La création nous apparaît, à certains moments privilégiés, comme un héritage. Il y a certains moments où nous sommes saisis par la beauté d’un paysage, à la mer ou à la montagne, ou lors d’un coucher de soleil, et cette beauté, la beauté du cosmos dans sa nuit peuplée d’étoiles, nous met dans l’adoration du Créateur. Parfois, à ces moments mêmes, plus que la beauté et la grandeur du Créateur, nous y percevons comme un sourire qui nous est adressé. Comme si, sous ce voile de beauté et de perfection, il y avait pour nous un petit signe de la main ou un sourire des lèvres, ou parfois même un clin d’oeil avec un brin d’humour, et qu’à travers ce voile quelqu’un s’adressait à nous. Ce qui est très curieux, c’est que c’est justement dans ce que la création a d’éphémère, de passager, qu’un frémissement personnel, comme un message, nous est adressé par celui qui est derrière le voile dans l’invisible. Dieu aurait pu faire une création immobile ou parfaitement répétitive, close sur elle-même, chaque être décrivant en elle sa révolution circulaire d’une manière totalement nécessaire. Mais nous sentons bien qu’il y a autre chose dans la création, en particulier dans le mystère du devenir et du temps. Ce coucher du soleil, par exemple, il a quelque chose d’unique parce qu’on ne le verra jamais deux fois. Bien sûr, demain il y en aura un autre, mais il ne sera pas pareil.

Il y a une sorte de message de l’éphémère qui est le signe que la création n’a pas son but en elle-même, qu’elle porte un secret qui la dépasse et que seule notre liberté peut déchiffrer. Il y a là quelque chose de très poignant, car une liberté c’est quelque chose qui vit dans le temps et dans un devenir non répétitif; or il y a déjà dans la création inanimée, dans le cosmos, quelque chose de passager, de non répétitif, à propos de quoi Alfred de Vigny disait: « aimez ce que jamais on ne verra deux fois ». Le message de l’éphémère indique que ce monde n’est pas complètement clos sur lui-même, qu’il adresse comme un signe à peine perceptible à notre liberté qui, elle, vit dans le temps de la nouveauté imprévisible. C’est à la fois l’expérience la plus douloureuse que nous ayons du monde, car nous voudrions éterniser nos moments de bonheur, mais en même temps nous percevons que le dernier mot de leur beauté c’est justement leur fugacité. Cette fugacité montre que la création, même dans son aspect le plus immuable et le plus serein, est surtout une promesse pour une liberté itinérante qui ne se laisse pas enfermer dans une quelconque nécessité atomique…

Jean-Miguel Garrigues, Dieu sans idée du mal, éd. Critérion, Paris, 1982